• L'appel

    Les pots de fleurs
    alignés en bas
    de l'escalier
    n'ont pas été repiqués

    Derrière les rideaux
    jaunis des fenêtres
    ne se dessine
    aucune silhouette

    Le lierre
    tisse sa présence
    jusqu'aux premières
    tuiles

    Les persiennes restent
    ouvertes
    comme les paupières
    des morts

    Seul signe
    d'où naissent
    pour le regard
    tous les possibles

    la lézarde
    du mur
    qui enfante
    d'autres fissures

    Ma main se pose
    sur la poignée rouillée
    puis renonce
    car il n'est

    à l'appel
    que je lance
    au nom
    que je prononce

    si fort
    nulle réponse
    sinon l'écho
    de ma voix

    qui renvoie
    chaque
    mot
    à Moi

    Géraldine Andrée

  • Méditation 4

    La lumière
    est prête
    Je te regarde
    dormir encore
    avant de fermer
    la porte
    Ultime instant
    de vie
    avant le retour
    à la Vie

    Géraldine Andrée

  • Méditation 3

    On veut vivre chaque jour du neuf... Pour cela, on est prêt à parcourir des milliers de kilomètres, à tenter des expériences toutes plus palpitantes les unes que les autres, à brûler les étapes, à vivre vite, toujours plus vite et à se vanter auprès de son prochain de cette illusoire toute puissance...

    Et si
    le neuf
    à naître
    dépendait

    simplement
    de ce geste
    de la main
    avec lequel

    on écarte
    au matin
    le rideau
    de sa fenêtre?

    Géraldine Andrée

  • Méditation 2

     oi,espoir,universalite,condition humaine

    Si un peu
    de ciel bleu
    a pu
    rencontrer
    tes yeux
    aujourd'hui

    -parce que
    ceux-ci
    ont su 
    regarder en haut
    des carreaux
    de la fenêtre

    où le soleil
    trouait
    en catimini 
    le pan
    d'un rideau
    gris- 

    vous êtes
    sauvés
    tous les deux
    toi
    et ce morceau
    de ciel bleu

    Géraldine Andrée

    Image: Otto Scholderer; Le violoniste à la fenêtre, 1861

  • Méditation 1

    Les morts
    et les roses
    ont quelque chose
    en commun

    le silence

    qui monte
    de la terre
    et infuse
    le matin

    Géraldine Andrée

  • La Vie est bien faite.

    On constate, un jour, que telle chose ou tel être a disparu alors qu'on s'en était, déjà, doucement éloigné.
    Ainsi, la maison de l'enfance dont on nous annonce qu'elle a été vendue alors qu'on y revenait très épisodiquement.
    De même, l'ami qui s'est exilé à dix mille kilomètres, mais que l'on voyait de moins en moins souvent.
    Et ce pays de vacances que l'on a tant aimé; on apprend aux informations qu'il est en guerre; on ne le visitera plus avant très longtemps; mais d'autres photographies ont déjà rempli le classeur des souvenirs.
    Perdre une maison, un ami, un pays soudainement aurait été trop dur.
    Alors, la Vie nous prépare des pertes à notre mesure.
    Certes, on regrette les absents mais les présent du moment -la maison achetée à crédit, la nouvelle rencontre, la destination d'été- nous accaparent tellement
    que l'on s'accommode des béances et des silences
    de ce qui fut cher à notre coeur
    puis qui se dissipa
    quand nos yeux regardaient ailleurs.

    Géraldine Andrée

  • De la lecture

    decouverte,partage,universalite,connaissanceDe la lecture, je retiens bien sûr des connaissances,
    mais aussi -et surtout-
    des moments

    le roman de
    Rebecca de Daphné du Maurier commencé alors que la pluie cogne à la fenêtre et que les ombres s'allongent autour de la lampe

    un poème de Verlaine récité les yeux fermés pendant la sieste, le recueil sous la paume de ma main détendue

    une des pages du
    Journal de Katherine Mansfield tachée d'un peu de mûre écrasée après la promenade

    Les Nouvelles Nourritures d'André Gide que je sors de mon sac de voyage parmi les rumeurs, les claquements de pas et les annonces anonymes d'un hall de gare

    le petit livre de Khrishnamurti feuilleté à mon insu par la brise d'été

    Madame Bovary que je lis pieds nus sur la terrasse de la maison de ma tante

    Les Notes de chevet de Sei Shonâgon contre la peau de l'amant...

    Et de la lecture
    je retiens ce moment
    où je sens le cuir un peu âpre de la couverture de mon carnet sous mon index,
    ce moment de l'encre qui coule et de la phrase d'autrui que j'écris
    non seulement parce que je la trouve belle,
    mais aussi -et surtout-
    parce que son éternité m'est essentielle
    pour vivre un peu plus loin que moi-même...

    Géraldine Andrée

    Image: Marie Bracquemond (1840-1916); Le goûter, 1880