• Aquarelle 22

    Je songe au temps qui s'écoulera après l'encre de ces mots: une seconde, une minute, une heure, un jour, une semaine, un mois, un an, une décennie, une vie...
    Me souviendrai-je du bleu qui coule dans le blanc,
    de ce matin de noces entre mes mots et ma main?
    Me souviendrai-je de ce présent qui n'est plus présent
    à l'instant où je place mon point?

    Géraldine Andrée 

  • Aquarelle 21

    Le petit matin de la rentrée a ses parfums: celui des crayons de papier bien taillés, des cahiers neufs, du cuir, du chocolat à la noisette, du lait bouilli, des tartines, du savon sur les mains avant de partir, de la terre mouillée,
    et puis celui qui s'attarde sur la bouche jusqu'à midi,
    comme la rosée sur les glycines,

    le parfum des boucles de Catherine.

    Géraldine Andrée  

  • Aquarelle 20

    Ce fut tout naturellement
    qu'elle nous cacha sa maladie.
    Elle rentrait des promenades,
    ravie et riante

    de s'être baignée ainsi
    dans la bonne menthe.
    Puis elle dépassait
    les voix des enfants

    -Albin, Catherine, Annie-
    qui lui demandaient
    de partager encor un peu
    leurs jeux,

    pour aller
    dans sa chambre
    avaler ses nombreux
    comprimés

    avec un verre
    de jus de fruits
    où tremblait le reflet
    du soleil d'été.

    Et elle revenait
    joyeuse
    -comme si vraiment
    de rien n'était,

    la main juste posée
    au bord des lèvres
    pour apaiser
    la nausée.

    Ce fut donc
    très légèrement
    -quelques moments, bien sûr,
    pendant le jour,

    mais pas au point
    que quelqu'un d'entre nous
    songeât
    à la chercher-

    qu'elle s'absenta,
    pieds nus,
    des fleurs
    et du temps.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 19

    Ces gouttes
    qui tombent
    sur nous

    en toute
    petite
    averse,

    ce sont
    les arbres
    encore

    verts
    mais déjà
    presque

    roux
    qui s'ébrouent
    dans le vent

    doux-amer
    d'une fin
    d'août.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 18

    Je n'attends rien.

    L'eau coule
    dans la théière.
    La cuillère tinte
    contre la tasse.

    Et ce léger heurt,
    c'est le couvercle
    qui clôt
    le sucrier de porcelaine.

    On me dit
    qu'il est long, le chemin
    qui mène
    à mon rêve;

    que le temps passe, lui,
    que c'est la loi
    du courant
    de la vie.

    Mais qu'importe!
    J'approche
    la coupe
    de mes lèvres;

    et au coeur
    de mes mains
    ouvertes,
    je lis

    mon propre
    chemin
    de vie:
    c'est ainsi:

    le bonheur
    arrivera
    bien
    à l'heure

    puisque je n'attends rien.

    (poème écrit en hommage à Jane Austen qui vécut à contre-courant des valeurs traditionalistes de l'Angleterre de son époque, à savoir le mariage et la maternité, pour réaliser son rêve: écrire)

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 17

    Comme l'eau laisse voir au fond d'elle-même
    les herbes qui dorment, les fleurs oubliées, les billes que des mains d'enfant ont égarées, des pièces votives parfois, l'enlacement de racines secrètes, le ventre d'une barque qui attend le prochain voyage,

    le silence laisse entendre

    le souffle de l'ami lointain, le tintement d'une cloche intérieure qui appelle à vivre, un murmure dont la paume est le passage, l'embrasement du poème au contact de la voix, le froissement inespéré des ailes d'une réponse,

    d'autres silences qui se créent et s'élargissent autour de ce silence,

    ondes nées de l'à-peine né
    de la Pensée... 

    Tout au fond de moi, je loue
    la transparence du silence... 

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 16

    La maison de la mer n'est plus la même.
    Les volets claquent souvent.
    Le vent étreint les pins en gémissant.
    Bien sûr, on fait encore des tartes de fruits; on mange dans l'herbe; les abeilles tourbillonnent toujours aussi vives autour des melons et des conversations.

    Mais aux enfants qui jouent sur la terrasse,
    on donne un petit gilet de laine.
    Et dans la douce somnolence d'après le dessert,
    on sent monter des vagues que l'on croyait lointaines.
    Il faudra bientôt rendre la maison à elle-même.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 15

    Oh!
    Il ne reste
    presque
    rien

    de mon chagrin
    -juste
    un peu
    d'eau

    de bleuet
    qui apaise
    mes yeux
    le matin...

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 14

    Le temps hésite
    entre le soleil
    et le gris:
    un nuage passe...

    Est-il encore
    temps d'aller
    à la roseraie?
    Gardons espoir!

    Oh! Mais...
    Ces gouttes fraîches
    sont celles de l'averse!
    Vite! L'auvent!

    C'est surprenant,
    cette embellie
    pendant la pluie!
    Voici

    que le nuage
    s'effile
    et qu'il pleut
    au beau

    milieu
    du soleil!
    Et on ne sait si
    les fleurs s'égouttent

    ou si les gouttes fleurissent
    là, tout autour
    des arceaux!
    Hélas!

    Un autre nuage
    passe,
    lui aussi,
    et le miracle

    cesse
    aussitôt
    qu'il s'est
    accompli:

    le soleil
    soudain
    s'éteint
    comme s'il

    s'était senti
    trahi
    dans ses noces
    avec l'averse! 

    Maintenant,
    il pleut
    dans le gris...
    Alors,

    est-ce encore
    de l'espoir,
    ce temps
    hésitant,

    ce temps
    qui attend
    les larmes fleuries
    d'une autre embellie?

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 13

    Je fais
    parfois
    une pause
    entre les mots

    pour semer
    des brins
    de thym
    dans l'eau:

    écrire,
    égrener:
    même chose.

    Géraldine Andrée