• Aquarelle 36

    L'eau de la fontaine est étoilée tous les jours:
    au printemps de graminées blanches,
    en été de pétales semés par le soleil,
    en automne de feuilles égarées par le vent,
    en hiver de fleurs de neige cruelles...

    Il est tant de constellations dans ce ciel d'eau
    que souvent je m'y penche
    dans l'espoir de voir tes iris
    dont on me dit qu'ils sont éteints
    depuis douze saisons.

    Mais il n'est d'autres présents
    dans l'eau de la fontaine
    que ces fétus de temps
    que déposent en passant
    les ailes de chaque instant.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 35

    Je me demande ce que devient l'eau de la fontaine dans le grand jardin:

    Danse-t-elle encore, malgré les tourments de la pluie et du vent?
    Ou s'est-elle endormie, obéissant ainsi à la loi du temps, laissant les feuilles rousses ensevelir sa vasque?

    Je songe, dans la nuit traversée par le vent, à ce qu'est devenue l'eau de la fontaine, ces dernières semaines où, envahie par la fièvre, j'ai dormi si loin du jardin...

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 34

    Les bulles
    de l'aspirine
    qui se dissout
    me font songer

    au soupir
    à fleur d'eau
    de la mousse
    dans les sous-bois

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 33

    Je rêve qu'Annie entre dans ma nuit et dépose à mon chevet un verre de la toute première rosée d'aujourd'hui.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 32

    Elles se voient de très loin, les lumières de la baie:
    elles palpitent dans la nuit comme des papillons immobiles.
    Tu sais alors que tu as atteint la frontière entre le monde et l'infini.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 31: La maison de l'océan

    J'ai la nostalgie de la maison de l'océan.
    Celle dont les fenêtres sont frappées par les vents; celle où je peux lover mes rêves dès que l'eau se lève; celle qui gémit de toutes parts lorsque les frissons courent dans les interstices; celle qui vibre et qui vit le plus quand le temps lui fait mal; la maison qui tousse, la maison rhumatismale dont les armoires sont remplies de couvertures piquetées de roux; la maison embuée par le crachement de la bouilloire et qui, un matin d'apaisement, s'éclaire dans sa sueur.
    La maison où je peux me cacher sans remords et écrire entre duvets et secrets; la maison où je ne m'affole plus du bruit de mon coeur, parce que le coeur de la maison bat, lui, tout aussi fort. La maison où il n'y a pas de honte pour moi à marcher, palpitante et décoiffée, en épais chaussons.
    La maison qui, par un beau matin, m'offre son jardin à fleur de sable. Je peux alors me promener dans cette lumière mouillée avant que ne revienne la prochaine tempête et que je me réfugie à nouveau derrière les dormants.
    J'ai la nostalgie de la maison fiévreuse et convalescente de l'océan.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 30: La dernière chambre

    Tu vois, j'ai tout rangé:
    la montre dans son gousset, le flacon d'eau de Cologne dans la trousse de toilette, et dans la valise, l'épais roman que tu m'as acheté sur les quais. J'ai même plié nos serviettes constellées des grains de sable de la dernière baignade.

    J'ai glissé entre les pages de mon journal le petit mot que tu m'écrivis alors que j'étais endormie.

    Il ne reste rien.

    A midi, le prochain locataire ne saura pas que nous étions là, que nous y avons vécu ensemble la genèse des matins.

    Je n'ai laissé qu'une seule chose:

    les roses invisibles de nos baisers au creux de l'oreiller.

    Il arrive que l'on n'emporte pas ce qui a le plus compté.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 29: Ostende

    Il m'a dit qu'il souhaitait mieux me connaître: il m'a donc invitée dans un café au bord de la plage d'Ostende après les cours.

    Sur la promenade, le vent brûlait mes yeux, sifflait dans mes oreilles et constellait mon bonnet de grains de sable mouillé.
    Lorsqu'il a ouvert la porte pour me laisser passer, une rafale a fouetté mon visage.

    La lumière du café était brune; la pluie étoilait en sourdine les baies vitrées. A la radio, chantait Frank Sinatra. Je me souviens qu'en dessous de mon écharpe -que j'ôtai plus tard lentement-, le col en laine de mon chandail me grattait.

    Je me souviens aussi d'avoir commandé un chocolat chaud et d'avoir suivi du regard l'éclat d'or de son alliance lorsque sa main s'est approchée de ma main.

    En revanche, de tout ce que nous nous sommes dit, je ne me souviens pas. Ce fut certainement sans importance.

    Je me rappelle seulement aujourd'hui du sentiment d'avoir été loin -même si je n'étais qu'à quelques pas de chez moi.

    Et j'ai, depuis ce soir d'Ostende, la sensation étrange qu'une feuille détachée du temps recouvre mon coeur en tremblant.

    Géraldine Andrée