• La fenêtre de Claire

    Annie demande à sa mère
    si la fenêtre de Claire
    s'allumera en ce soir
    de dimanche:

    il lui tarde de voir
    trembler la clarté
    blanche
    de la lampe.

    La mère répond
    qu'il est peut-être
    un peu tôt:
    en effet,

    la nuit
    n'a pas tout à fait
    noirci
    la fenêtre.

    Annie hausse
    la voix
    et rétorque
    qu'elle s'inquiète:

    l'ombre est déjà
    bien avancée;
    Claire n'aime pas
    l'obscurité précoce.

    La mère claque
    la langue:
    comment est-ce
    possible

    d'être aussi
    agaçante?
    Claire est indépendante.
    Et si Annie

    ne lui fait pas
    confiance,
    elle n'a qu'à
    aller frapper à sa porte.

    Les voix
    des deux femmes
    s'élèvent,
    bourdonnent

    dans l'épais silence
    des fauteuils
    et l'aiguille
    de l'horloge

    tourne
    à petits pas
    sur le gros oeil
    du cadran

    qui regarde
    mère et fille
    se disputer
    à propos

    du temps
    qui avance
    et de la lumière
    qui tarde.

    D'autres
    paroles
    se rencontrent,
    s'additionnent,

    se contredisent
    et s'égarent
    tandis que demeure
    le silence

    de l'énigme,
    cette mystérieuse
    absence de signe,
    puisque le temps

    a tout à fait noirci
    dans la nuit
    la fenêtre
    de Claire.

    Géraldine Andrée

  • Gouttes dans la nuit

    Il est si frêle,
    le bruit
    des gouttes
    qui tombent
    dans la nuit!

    Seraient-ce
    les prémices
    d'une averse,
    un robinet
    mal fermé,

    un drap
    étendu
    quelque part
    sans avoir
    été essoré,

    ou le silence
    qui m'apprend
    à compter
    le temps
    de ton absence

    non en secondes,
    mais en gouttes
    que j'écoute
    tomber
    dans la nuit?

    Géraldine Andrée

  • Sans titre

    Tu es riche
    de toutes
    les gouttes
    de pluie

    que tu écoutes
    tomber
    depuis
    que tu es né.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelles: épilogue

    Pendant que tu toussais et cherchais ton souffle, la fontaine du jardin continuait à chanter son petit air du mois d'août.
    Pendant que tes jours allaient en pointillés, la fontaine du jardin coulait ses jours d'eau douce.
    La fontaine n'est pas cruelle, non.
    La fontaine vit et rit indépendamment du mal dont tu souffres.
    Il en est ainsi
    pour tout ce qui existe:
    chaque être bat la mesure de son propre temps.

    Géraldine Andrée 

  • Aquarelle 50

    Parfois, lorsque je lave un fruit ou une assiette, que je ne pense à rien,
    l'intense sentiment d'être Moi,
    qu'il ne saurait en être autrement:
    je suis ce Moi immuable.
    Tout peut changer: les conditions externes, ma santé, le regard des Autres,
    je demeure Moi, toujours, éternellement fidèle, présente à moi-même.
    Le sentiment alors est si fort que j'en ai le vertige et que je sens que ce n'est pas Moi qui traverse le Temps, ce que j'ai cru jusqu'alors était une illusion, non, c'est le Temps qui me traverse et vieillit.
    Et Moi, je reste à jamais intacte,
    vivante.

    Géraldine Andrée 

  • Aquarelle 49

    Toi et moi,
    nous ne nous donnions pas
    rendez-vous
    derrière la vitre de la cafétéria,
    mais au bord
    de l'Arno
    pour voir
    jusqu'au soir

    l'eau trembler au soleil,
    le soleil trembler dans l'eau;
    la main de l'un
    accompagnait
    le regard de l'autre,
    et de ces noces
    entre
    l'oeil
    et la main,

    naissait l'espoir
    que le temps serait
    toujours le reflet
    de notre joie.
    Hélas!
    Les ombres doucement
    voilaient la lumière
    de l'eau.

    La brume mouillait
    nos visages
    quand nous quittions
    la rive de l'Arno.
    Nous savions que la joie
    de ce bel après-midi
    avait déjà
    pris de l'âge.

    Mais si le lendemain
    il y avait soleil,
    nous serions à nouveau
    fidèles
    à notre rendez-vous
    au bord de l'eau.
    Beaucoup de jours
    ont passé.

    Et comme le soleil
    à chaque fois qu'il apparaît
    demeure fidèle à l'eau,
    et l'eau fidèle au soleil,
    ton souvenir,
    quand il se réveille,
    fait trembler sa lumière
    dans ma mémoire.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 48

    Le chat enroulé au soleil
    L'abeille de ton rire au réveil
    La rosée sur les feuilles de laurier
    Le temps toujours bleu
    Quand l'on fermait les yeux
    Etait-ce dans cette vie-ci
    Ou dans une autre vie?

    Géraldine Andrée


  • Aquarelle 47

    Des senteurs de thym et de romarin s'exhalent de la cocotte lorsque je soulève le couvercle. Sur le feu de la gazinière, l'eau murmure encore un peu. L'aiguille du temps va de sa tranquille cadence. Sors, mon ami, la vaisselle de la crédence.
    La vie est sûre aujourd'hui
    car il est sûr que l'on vit
    le jour d'aujourd'hui.

    Géraldine Andrée

  • Aquarelle 46

    Une goutte
    tombe
    de temps
    en temps
    dans le silence;

    et il me semble
    que j'écoute
    tout le silence
    contenu
    dans une goutte.

    Géraldine Andrée